Albert était la figure parfaite de « Monsieur tout le monde », le visage sans ride, rasé de près passant une vie toute aussi lisse. Marié depuis vingt trois ans à Lucile. Deux enfants sans échec mais sans excellence, dans la bonne moyenne qui évite les jalousies. Dès la deuxième année de leur mariage, Albert, gestionnaire avisé et bon père de famille, avait contracté un crédit auprès d’une banque française. Ils avaient fait construire, une maison simple mais confortable. Ils surveillaient eux même les travaux, par des aller retours hebdomadaires entre le chantier et leur petit deux pièces, cocon qu’ils occupaient depuis leur amour naissant. Ils emménagèrent sobrement mais confortablement grâce à l’aide financière de leurs parents respectifs qu’ils visitaient tour à tour le dimanche. Lucile était secrétaire médicale, et de ce fait pouvait diagnostiquer et soigner pratiquement toutes les maladies. Albert était intendant dans un collège public et profitait de cette position sociale pour délivrer des leçons de pédagogie aux amis qui lui faisaient part des difficultés scolaires de leurs enfants. Les dimanches chez les parents leur laissaient la possibilité un samedi soir par mois d’inviter ou d’être invités. L’hiver plutôt raclette, fondue, potée. Au printemps fleurissaient les petits légumes et les gigots. Puis les barbecues jusqu’à l’arrivée des premières journées grises. Un rythme, des horaires, des vacances en Dordogne ou dans le Cantal, des soirées paisibles entre petite couture, sudoku et télévision. Toujours un livre de chevet de part et d’autre du lit. Albert et Lucile vivaient avec les mêmes besoins, les mêmes envies, les mêmes souhaits. Monter à l’étage leur venait de concert, puis pratiquement le même nombre de pages lues suffisait à leur endormissement commun. Parfois une journée moins pleine autorisait l’un ou l’autre, le plus souvent Albert, à s’approcher plus intiment sous les draps dès que les lampes de chevet s’éteignaient... Sans trop d’éclats ; les enfants dormant à proximité, ils se donnaient l’un à l’autre une jouissance vite trouvée tant ils se connaissaient. Les jours ressemblaient aux jours, les nuits aux nuits. Ils en éprouvaient un sentiment rassurant d’éternité et de force.
Bien sûr ils avaient bien leurs petites manies, leurs bizarreries. On ne sait pourquoi Lucile portait toujours deux culottes identiques l’une sur l’autre et les rangeait par paires dans une commode à trois tiroirs exclusivement réservée aux sous-vêtements et aux mouchoirs. Albert ne pouvait supporter quoique ce soit d’entrouvert, il se déplaçait constamment pour ouvrir en grand ou fermer hermétiquement les portes et les fenêtres, ou replacer les couvercles des boîtes. Rien de bien méchant dans tout cela. Ils admettaient cela l’un de l’autre sans l’ombre d’une agacerie. D’ailleurs quand Lucile prenait la parole Albert souriait de contentement et Lucie ponctuait toutes les phrases d’Albert d’un hochement de tête d’acquiescement.
Cette année là avait été très légèrement perturbée par quelques fantaisies vestimentaires des enfants, en effet, l’aîné, Michel, élève de terminale, s’était mis en tête de porter des pantalons élimés et Isabelle, redoublante de troisième à cause d’angines à répétitions, n’envisageait plus aucun déplacement sans s’accoutrer de pièces de vêtements en couches superposées de couleurs criardes. Mais l’été approchait, la verte Dordogne se profilait à l’horizon et la pensée de retrouver pour la cinquième fois le gîte rural habituel suffisait à aplanir tous ces menus différents. D’autant qu’Albert avait introduit dans le salon, une nouveauté si longtemps espérée de tous, un ordinateur flambant neuf, acheté grâce aux formations comptables qu’il assurait en plus de son service dans l’Education Nationale.
Un week-end exceptionnel de désertion à la visite de la famille avait été consacré à installer, les logiciels, filtres parentaux, antivirus en tout genre. Puis à choisir en famille quelle photo s’afficherait en fond d’écran. Le repas dominical expédié en quelques minutes, pour une fois les couverts restés en souffrance sur la table de la salle à manger, ils firent un cercle de chaises devant le nouvel objet. Chacun expérimenta les diverses possibilités technologiques et poussa des exclamations de ravissement ou d’étonnement devant ce monde merveilleux qui se déversait avec tant de facilité.
La journée passa très vite. Lucile mit fin à cette récréation annonçant solennellement la nécéssité de
revenir aux contingences domestiques. Douches et préparatifs scolaires pour les uns. Rangement de la cuisine et collation à préparer pour elle. Albert n’ayant pas de tâche clairement assignée
resta en place et se mit à répertorier tous les sites proposant des sudoku en ligne
Il en expérimenta quelques uns, le niveau facile lui sembla presque puéril, le niveau moyen très facile, le niveau difficile rapide à conclure. Il s’attaqua très vite au niveau expert, il lui fallait un peu plus de temps bien entendu mais il trouvait les solutions à tous les coups. Il était déçu, il aurait aimé trouver un site qui lui propose de véritables défis, des grilles réellement diaboliques susceptibles de le mettre en échec. Il chercha en vain. Sa lecture du soir en devint perturbée, des grilles dansaient devant ses yeux jusqu’à fort tard dans la nuit. Ils leurs trouvait une personnalité, presque comme des visages qu’on reconnaît instantanément. Les mêmes revenaient nuit après nuit. Il en perdit pratiquement le sommeil. Lucile sentait ses choses là. Elle était souvent réveillée par des exclamations d’Albert :
« Ah ! je te reconnais, petite coquine ! Le neuf en première position de la deuxième ligne du troisième pavé, le quatre en troisième position de la première ligne du pavé deux et le tour est joué, tout s’enchaîne en quelques secondes ! »
Ou encore, ce qui inquiétait beaucoup plus Lucile :
« Ma salope, espèce de pute pourrie, c’est encore toi ?
Regarde ce que je vais te mettre ! Le six là, le trois ici, je te fous le huit en plein ici …et voilà, encore bien baisée cette fois ci ! »
Lucile encore ensommeillée entendait sexe pour
six, doigt pour trois, bitte pour huit. Albert lui semblait de plus en plus perturbé. Peut-être était-ce sa faute à elle. Depuis quelques semaines il est vrai, elle n’était guère câline le soir,
remuée elle-même par les avances répétées d’un des médecins du cabinet.


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